Découvrez l'essentiel du pictorialisme : ses origines, son histoire, ses procédés techniques, ses caractéristiques, ses représentants principaux, etc.

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Croquinote présentant le pictorialisme (synthèse du texte ci-dessous) : ses origines, son histoire, ses caractéristiques, les artistes emblématiques, etc.

Pictorialisme - Sketchnote Marion Martin Laprade - Juillet 2026

Le pictorialisme marque les débuts de l'histoire de la photographie, il s'étend des années 1880 à 1914. Ce courant artistique né dans l'Angleterre victorienne acquiert rapidement une portée internationale. Le nom de pictorialisme empreinte au mot anglais "pictorial" (image en français), mais aussi au mot français "pictural" qui relie cette pratique photographique à la peinture.

Les photographes pictorialistes revendiquent une utilisation artistique du médium. Ils interprètent la nature, interviennent sur la composition du cliché et utilisent le processus du tirage pour développer une esthétique singulière. Le tirage, étape clé, est réalisé grâce à des techniques alternatives qui utilisent des matériaux gras comme le bromoil (tirage à l’huile sur papier bromure suivi d’un encrage manuel) ou encore la gomme bichromatée (émulsion de gomme arabique sensibilisée au bichromate de potassium). Les photographies obtenues sont toutes différentes et uniques.

Les pictorialistes s'opposent à une vision documentaire du monde, ils ont pour objectif de produire une image subjective du réel, qui reflète leur sensibilité et leur imagination. Trouvant son inspiration dans la peinture, la photographie pictorialiste vise à s’élever au rang des beaux-arts, en reprenant ses codes esthétiques et quelquefois techniques. Certains critiques d'art reprochent précisément aux photographes pictorialistes de s’attacher aux beaux-arts et d’en imiter les codes, rendant difficile la reconnaissance de leur travail et de leur esthétique.

« Certains nient que l'art et la photographie puissent se mélanger, et ils tournent en dérision l'idée selon laquelle la connaissance des principes de l'art puisse être utile au photographe. »

Préface de Pictorial effect in Photography, Henry Peach Robinson, 1869, p16.

Dans les années 1850, la bonne société de l’Angleterre victorienne se divertit en mettant en scène des allégories, des grands thèmes littéraires ou religieux au cours de soirées et de bals costumés. Des photographes, qui ont débuté comme peintres, tel qu’Oscar Gustave Rejlander (1813-1875), Henry Peach Robinson (1830-1901) ou William Lake Price (1810-1896), décident de figer ces tableaux vivants avec leur chambre noire.

Comme il vous plaira, Acte IV, Scène 1- Rosalind Tutoring Orlando in the Ceremony of Marriage or The Mock Marriage of Orlando and Rosalind, peinture de Walter Howell Deverell et Dante Gabriel Rossetti

Comme il vous plaira, Acte IV, Scène 1- Rosalind Tutoring Orlando in the Ceremony of Marriage or The Mock Marriage of Orlando and Rosalind (1850) - Walter Howell Deverell et Dante Gabriel Rossetti - CC0 Domaine public - Birmingham Museums Trust

 

Ces photographes trouvent une grande inspiration dans le mouvement préraphaélite qui se développe en parallèle dans la peinture anglaise. À partir de 1848, un petit groupe de peintres décide de revendiquer un retour à un art plus authentique et moins académique, tel qu’il existait avant l’influence majeure de Raphaël sur la Renaissance italienne. Les œuvres des préraphaélites s’intéressent alors aux figures religieuses ou littéraires, issues de la poésie de l’époque romantique, qui prend elle-même son inspiration dans le Moyen-Âge ou la Renaissance.

Rosalind et Celia, photographie par Henry Peach Robinson

Rosalind and Celia (vers 1860) - Henry Peach Robinson - CC0 Domaine public - The J. Paul Getty Museum

 

 

 

 

 

 

 

Les photographes, tout autant fascinés par l’idée d’un passé fantasmé, reprennent les sujets des peintres préraphaélites en les adaptant à leur médium. En photo ou en peinture, les deux sœurs de la pièce de Shakespeare, Comme il vous plaira, se distinguent par la forte expressivité de leur visage et leur costume d'époque.

 

Pour créer des scènes complexes, les photographes réalisent des photomontages en superposant plusieurs négatifs de divers modèles costumés. Réalisée en 1857 grâce à plus d’une trentaine de négatifs, The two ways of life de Rejlander, qui oppose les attraits du vice à ceux des vertus, devient l’image manifeste du mouvement, achetée par la reine Victoria pour son époux.

The Two Ways of Life, photographie par Oscar Gustave Rejlander

The Two Ways of Life (1857) - Oscar Gustave Rejlander - CC0 Domaine public - Princeton University Art Museum

Pour accentuer l'illusion produite par les manipulations techniques, les photographes costument leurs modèles avec des accessoires et vêtements d’un autre temps. Photographes amateurs dans leur temps libre, mais non démunis de compétences techniques et de moyens, Lewis Carroll (1832-1898) (l’auteur des Aventures d’Alice au pays des merveilles), Lady Clementina Hawarden (1822-1865) ou encore David Wilkie Wynfield (1837-1887) composent des images oniriques, comme autant de facettes de l’univers fantastique qu’ils créent, photographie après photographie.

My favorite picture of all my works : My Niece Julia, photographie par Julia Margaret Cameron

My favorite picture of all my works : My Niece Julia (1867) - Julia Margaret Cameron - CC BY-NC-SA 4.0 - The Herschel Album - The Board of Trustees of the Science Museum

 

 

De ces années 1860-1870, Julia Margaret Cameron (1815-1879) en est probablement la représentante la plus iconique. Malgré une initiation tardive à la photographie, à 48 ans, elle devient membre de la Photographic Society of London l’année suivante. Elle est alors exposée en Angleterre puis progressivement en Europe où elle accède à la reconnaissance de ses pairs. Ses photographies, principalement des portraits, sont empreintes d’une esthétique vaporeuse et portent les rayures, bavures et traces de ses tirages successifs. Cameron fait poser son entourage devant l’objectif et transforme la réalité en fiction en s’inspirant des récits bibliques, mythologiques et littéraires.

 

 

 

Appareil photo Kodak, série numéro 540, fabriqué en 1888 par la Eastman Dry Plate and Film Company

Appareil photo Kodak, série No. 540 (fabriqué en 1888) - Eastman Dry Plate and Film Company - CC 0 - Smithsonian National Museum of American History

Grâce aux progrès technologiques des années 1880, de nouveaux appareils photographiques instantanés de plus petit format apparaissent sur le marché et démocratisent la pratique chez les amateurs. Ils remplacent progressivement les grandes chambres sur pied, qui étaient peu adaptées au transport, et ils réduisent considérablement le temps de pose. En 1870, les modèles de Julia Margaret Cameron devaient patienter sans bouger entre 3 et 7 minutes devant l’objectif pour une seule prise de vue.
Le premier Kodak voit le jour en 1888 et s’emporte plus facilement partout grâce à sa bobine de films, qui permet une centaine de prises de vue. Cependant, son prix restreint le nombre d’acheteurs : pratiquer la photographie reste un privilège réservé aux classes moyennes et à la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle.

 

 

Dans ce contexte, revendiquer la photographie comme un art devient un moyen de se distinguer socialement. En Europe, les amateurs éclairés se réunissent au sein de clubs :  le Linked Ring à Londres, le Photo-Club de Paris, le Photo-Club de Marseille, le Camera Club de Vienne… Ces artistes-photographes pictorialistes ont du temps et de l'argent pour s'adonner à leur passion et organiser leurs propres expositions. Parallèlement, la presse consacrée à la photographie se développe et participe à la diffusion internationale du pictorialisme.

Girl reading, photographie par Robert Demachy

Girl Reading (1898) - Robert Demachy - CC BY-NC-ND 4.0 - The Kodak Museum Collection - The Board of Trustees of the Science Museum, London

 

 

Robert Demachy (1859-1936), connu comme l’un des chefs de file du mouvement pictorialiste en France, participe aux côtés de Constant Puyo au comité de rédaction du Bulletin du Photo-Club de Paris, qui deviendra en 1903 la Revue de photographie. Ses photographies sont marquées par une atmosphère brumeuse, un flou caractéristique du pictorialisme. Pour Demachy, ce résultat est obtenu lors du tirage, réalisé sur du papier préparé à la gomme bichromatée. C’est un procédé pigmentaire qui permet de travailler sur les niveaux de gris du cliché en fonction du temps d’exposition et de créer du mouvement en grattant certaines zones. Volontairement recherché par les photographes pictorialistes, le choix esthétique du flou tranche avec le goût naturaliste pour la netteté qui reste prédominant à cette époque.

 

 

 

Brièvement élève de Demachy, Céline Laguarde (1873-1961) a pu apprendre cette technique à la gomme bichromatée et donner ce caractère évanescent à sa production, principalement consacrée à la représentation de figures féminines. Ses modèles apparaissent alors comme des héroïnes de fiction, personnages presque surnaturels, entre piété et sensualité. Honorée par le statut de correspondante du Photo-Club de Paris, elle garde toutefois un ancrage dans son Sud natal en photographiant des paysages qui proposent une vision mélancolique d’une nature idéale et atemporelle.

Le Fer à repasser, photographie par Alfred Stieglitz

The Flatiron (1903, printed 1920/39) - Alfred Stieglitz - CC0 Domaine public - Alfred Stieglitz Collection - Art Institute Chicago

Après avoir participé au Camera Club de Vienne, Alfred Stieglitz (1864-1946) introduit le mouvement pictorialiste aux États-Unis. À New York, il fonde en 1902 le groupe Photo-Secession (Alvin Langdon Coburn, Frank Eugene, Gertrude Käsebier), puis en 1903 une revue qui sera un organe majeur de diffusion du pictorialisme, Camera Work.

En 1905, Stieglitz ouvre, avec Edward Steichen, la Galerie 291 pour exposer des artistes photographes, mais aussi peintres et sculpteurs de l’avant-garde européenne : Rodin, Matisse, Picasso, Cézanne.

Pour Stieglitz, la photographie doit incarner un renouveau artistique, fondateur de l’identité culturelle américaine. Dans ses clichés, il ne cherche pas à imiter une représentation de la réalité mais plutôt à donner à voir le réel à travers son regard.

Il existe de nombreux échanges transatlantiques entre les pictorialistes européens et américains, Stieglitz agissant comme un pont entre les deux continents notamment grâce à Camera work où il publie, par exemple, des images du photographe autrichien Heinrich Kühn (1866–1944) aux côtés de clichés du photographe américain Frank Eugene (1865-1936).

Edward Steichen (1879-1973), peintre puis devenu photographe dans le sillage de Stieglitz, entretient également un lien fort avec les artistes d’autres domaines, notamment en France avec le sculpteur Auguste Rodin. Dix ans après le scandale du Monument à Balzac, il réalise une campagne photographique autour de cette œuvre, la faisant ressembler à une ombre menaçante dans la nuit.

Nostalgique des temps de la conquête vers l'Ouest américain, l'aventurier anthropologue Edward Sheriff Curtis (1868-1952) mène à partir de 1907 une campagne photographique à l’esthétique pictorialiste pour documenter les tribus amérindiennes qu'il rencontre. Bien qu'asservis par les colons blancs dans les réserves et acclimatés à la modernité occidentale, les Natifs américains sont mis en scène par le photographe pour correspondre à ce qu'il imagine être leur mode de vie primitif à travers des portraits serrés en costumes traditionnels ou des scènes de chasse au bison.

Avec l’avènement de la Première Guerre Mondiale, le mouvement pictorialiste s’éteint progressivement. La recherche esthétique et créative n’est plus compatible avec la réalité violente et cruelle du conflit. Alfred Stieglitz s'éloigne du pictorialisme pour promouvoir une photographie "pure" la Straight photography au côté du photographe américain Paul Strand (1890-1976).

Dans les années 1930, quelques photographes de San Francisco fondent le Groupe F/64. Ils s’engagent en faveur d’une photographie artistique moderne qui rejette - en réaction au pictorialisme - tout lien avec la peinture, à la fois dans les inspirations et les techniques. C’est la prise de vue qui doit apporter un regard original sur le réel, notamment grâce à la plongée et aux reflets sur l’eau, les vitres ou les miroirs. Les fondateurs principaux du mouvement, Edward Weston (1886-1958) et Ansel Adams (1902-1984), accordent respectivement une place importante aux natures mortes et aux parcs nationaux américains.

Au contraire, l’aspect pictural de la photographie va être réinterprété par des artistes contemporains. Sally Mann (1951-), photographe américaine, réemploie des techniques de tirage et du matériel photographique utilisés par les pictorialistes. Comme Julia Margaret Cameron, elle consacre le début de sa carrière à réaliser des portraits d'enfants, en travaillant la mise en scène pour rendre compte de leur spontanéité et de leur liberté. L'influence pictorialiste est également présente dans certaines pratiques contemporaines de photographie plasticienne.

  • Interprétation du réel : Le pictorialisme n'est pas une photographie documentaire.
  • Flou : Les pictorialistes recherchent le dérèglement des optiques grâce à divers effets obtenus soit au moment de la prise de vue, soit pendant le tirage.
  • Influence de la peinture notamment des préraphaélites.
  • Retouches manuelles : Les photographes interviennent directement sur le négatif (peinture, grattage, encres).
  • Procédés alternatifs : Utilisation de techniques comme le gommage bichromaté, les tirages au carbone, ou le procédé platine-palladium, qui permettent des rendus plus doux et texturés que les tirages argentiques classiques.
  • Composition précise : Les pictorialistes accordent une grande importance à la composition de leurs images, proche des codes de la peinture (lignes directrices, clair obscur, recherche d'équilibre visuel, etc.).