Le pictorialisme marque les débuts de l'histoire de la photographie et s'étend des années 1880 à 1914. Ce mouvement esthétique à la portée internationale prend le nom de pictorialisme, d’après l’expression anglaise « pictorial photography », photographie imagée en français.

Les photographes pictorialistes revendiquent une utilisation artistique du médium. Ils interviennent sur les choix de composition du cliché et manipulent les négatifs au moment du tirage. Comme ce dernier est réalisé grâce à des techniques alternatives qui utilisent des matériaux gras comme le bromoil (tirage à l’huile sur papier bromure suivi d’un encrage manuel) ou encore la gomme bichromatée (émulsion de gomme arabique sensibilisée au bichromate de potassium), les photographies obtenues sont toutes différentes et uniques.

Les pictorialistes s'opposent à une vision documentaire du monde, ils ont pour objectif de produire une image subjective du réel, qui reflète leur sensibilité et leur imagination. La photographie pictorialiste doit transporter celui qui la regarde vers un ailleurs mystérieux et lui inspirer la mélancolie d'un monde rêvé. Trouvant son inspiration dans la peinture, la photographie pictorialiste vise à s’élever au rang des beaux-arts, en reprenant ses codes esthétiques et quelquefois techniques. Certains critiques d'art reprochent précisément aux photographes pictorialistes de s’attacher aux beaux-arts et d’en imiter les codes rendant difficile la reconnaissance de leur travail et de leur esthétique.

« Certains nient que l'art et la photographie puissent se mélanger, et ils tournent en dérision l'idée selon laquelle la connaissance des principes de l'art puisse être utile au photographe. »

Préface de Pictorial effect in Photography, Henry Peach Robinson, 1869, p16.

Dans les années 1850, la bonne société de l’Angleterre victorienne se divertit en mettant en scène des allégories, des grands thèmes littéraires ou religieux au cours de soirées et de bals costumés. Des photographes, qui ont débuté comme peintres, tel qu’Oscar Gustave Rejlander, Henry Peach Robinson ou William Lake Price, décident de figer ces tableaux vivants avec leur chambre noire.

Pour créer des scènes complexes, les photographes superposent plusieurs négatifs de divers modèles costumés. Réalisée en 1857 grâce à plus d’une trentaine de négatifs, The two ways of life de Rejlander, qui oppose les attraits du vice à ceux des vertus, devient l’image manifeste du mouvement, achetée par la reine Victoria pour son époux.

 

The Two Ways of Life, photographie par Oscar Gustave Rejlander

The Two Ways of Life (1857) - Oscar Gustave Rejlander - CC0 Domaine public - Princeton University Art Museum

Pour accentuer l'illusion produite par les manipulations techniques, les photographes costument leurs modèles avec des accessoires et vêtements d’un autre temps. Photographes amateurs dans leur temps libre, mais non démunis de compétences techniques et de moyens, Lewis Carroll (l’auteur des Aventures d’Alice au pays des merveilles), Lady Clementina Hawarden, David Wilkie Wynfield ou encore Julia Margaret Cameron présentent une réalité qui semble bien loin des années 1860-1870. Cet attrait d’un passé fantasmé trouve ses racines dans le mouvement préraphaélite, en vogue en Angleterre à partir de 1848.

Les peintres préraphaélites revendiquaient un retour à un art plus authentique et moins académique, tel qu’il existait avant l’influence majeure de Raphaël sur la Renaissance italienne. Les sujets préraphaélites deviennent alors ceux des photographes de l’époque victorienne : figures religieuses ou littéraires, issues de la poésie de l’époque romantique, qui prend elle-même son inspiration dans le Moyen-Age ou la Renaissance.

Appareil photo Kodak, série numéro 540, fabriqué en 1888 par la Eastman Dry Plate and Film Company

Appareil photo Kodak, série No. 540 (fabriqué en 1888) - Eastman Dry Plate and Film Company - CC 0 - Smithsonian National Museum of American History

Grâce aux progrès technologiques des années 1880, de nouveaux appareils photographiques instantanés de plus petit format apparaissent sur le marché et démocratisent la pratique chez les amateurs. Le premier Kodak voit le jour en 1888 et s’emporte plus facilement partout mais son prix restreint le nombre d’acheteurs. Être photographe reste donc un privilège réservé aux classes moyennes et à la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle. Dans ce contexte, revendiquer la photographie comme un art devient un moyen de se distinguer socialement et de se placer dans la continuité des artistes peintres qui sont utilisés comme références.

 

En Europe, les artistes-photographes pictorialistes se réunissent au sein de clubs qui organisent leurs propres expositions : le Linked Ring à Londres, le Photo Club de Paris, le Photo Club de Marseille, le Camera Club de Vienne…

Femme et Enfant, photographie par Robert Demachy

Femme et Enfant (vers 1895) - Robert Demachy - Domaine public - Musée Cantini - © Musées de Marseille

 

 


Robert Demachy est l’un des chefs de file du mouvement pictorialiste en France. Ses photographies sont marquées par une atmosphère brumeuse, un flou caractéristique du pictorialisme. Pour Demachy, ce résultat est obtenu lors du tirage, réalisé sur du papier préparé à la gomme bichromatée. C’est un procédé pigmentaire qui permet de travailler sur les niveaux de gris du cliché en fonction du temps d’exposition et de créer du mouvement en grattant certaines zones. Volontairement recherché par les photographes pictorialistes, le choix esthétique du flou tranche avec le goût pour la netteté qui reste prédominant à cette époque.

 

 

 

Brièvement élève de Demachy, Céline Laguarde a pu apprendre cette technique à la gomme bichromatée et donner ce caractère évanescent à sa production, principalement consacrée à la représentation de figures féminines. Ses modèles apparaissent alors comme des héroïnes de fiction, personnages presque surnaturels, entre piété et sensualité. Honorée par le statut de correspondante du Photo Club de Paris, elle garde toutefois un ancrage dans son Sud natal en photographiant des paysages qui proposent une vision mélancolique d’une nature idéale et atemporelle.

 

Le Fer à repasser, photographie par Alfred Stieglitz

The Flatiron (1903, printed 1920/39) - Alfred Stieglitz - CC0 Domaine public - Alfred Stieglitz Collection - Art Institute Chicago

Après avoir participé au Photo Club de Paris, Alfred Stieglitz exporte le mouvement pictorialiste aux États-Unis en 1902. A New York, il fonde une association, la Photo-Secession, une revue qui sera un organe majeur de diffusion du pictorialisme, Camera Work, et ouvre la Galerie 291 sur la Cinquième Avenue pour exposer des artistes photographes, mais aussi peintres et sculpteurs de l’avant-garde européenne : Rodin, Matisse, Picasso, Cézanne. Pour Stieglitz, la photographie doit incarner un renouveau artistique, fondateur de l’identité culturelle américaine. Dans ses clichés, il ne cherche pas imiter une représentation de la réalité mais plutôt à donner à voir le réel à travers son regard.

 

Apprenti de Stieglitz, le photographe Edward Steichen entretient également un lien fort avec les artistes d’autres domaines, notamment avec le sculpteur Rodin. Dix ans après le scandale du Monument à Balzac, il réalise une campagne photographique autour de cette œuvre, la faisant ressembler à une ombre menaçante dans la nuit. La vision du photographe rejoint celle du sculpteur incompris :

« Vos photographies feront comprendre au monde mon Balzac ! » - Auguste Rodin

 

Nostalgique des temps de la conquête vers l'Ouest américain, l'aventurier anthropologue Edward Sheriff Curtis décide d'adopter une démarche pictorialiste pour documenter les tribus amérindiennes qu'il rencontre. Bien qu'asservis par les colons blancs dans les réserves et acclimatés à la modernité occidentale, les Natifs américains sont mis en scène par le photographe pour correspondre à ce qu'il imagine être leur mode de vie primitif à travers des portraits serrés en costumes traditionnels ou des scènes de chasse au bison.

 

Avec l’avènement de la Première Guerre Mondiale, le mouvement pictorialiste s’éteint progressivement. La recherche esthétique et créative n’est plus compatible avec la réalité violente et cruelle du conflit. Dans les années 1930, quelques photographes de San Francisco qui se font appeler Groupe F/64 s’engagent à leur tour en faveur d’une photographie artistique moderne, dite pure, qui rejette cette fois tout lien avec la peinture, à la fois dans les inspirations et les techniques. C’est la prise de vue qui doit apporter un regard original sur le réel, notamment grâce à la plongée et aux reflets sur l’eau, les vitres ou les miroirs. Les fondateurs principaux du mouvement, Edward Weston et Ansel Adams, accordent respectivement une place importante aux natures mortes et aux parcs nationaux américains.

 

Au contraire, l’aspect pictural de la photographie va être réinterprété par de nombreux artistes contemporains et ainsi donner naissance à un mouvement néo-pictorialiste aux contours flous. Sally Mann, photographe américaine qui réemploie des techniques de tirage et du matériel photographique utilisés par les pictorialistes de la fin du XIXe siècle, peut être associée à cette renaissance du mouvement. Comme Julia Margaret Cameron, elle consacre le début de sa carrière à réaliser des portraits d'enfants, les siens, en travaillant la mise en scène pour rendre compte de leur spontanéité et de leur liberté, avant de s'intéresser aux paysages du Sud des États-Unis, qui portent encore les marques douloureuses de la guerre de Sécession.

 

>> Ressource Sally Mann : Mille et un passages (Jeu de Paume) en brouillon

Les photographes pictorialistes donnent à voir une réalité alternative de la vie sous tous ses angles, qui est plus qu'un simple enregistrement du réel. Cette illusion est permise par divers moyens :

  • Portrait en costume
  • Portrait de groupe
  • Paysages urbain et naturel
  • Scènes de genre
  • Nus
  • Iconographie littéraire
  • Allégorie
  • Scène de la Bible
  • Mythologie

Les pictorialistes recherchent le dérèglement des optiques grâce à divers effets obtenus soit au moment de la prise de vue, soit pendant le tirage :

  • Flou
  • Clair-obscur
  • Cadrage resserré
  • Superposition de négatifs
  • Variation des temps d’exposition pendant le tirage
  • Gomme bichromatée brossée et grattée